Motion Sculpture et chronophotographie
Lorsqu’on parle mouvement en photographie, il y a un domaine incontournable à aborder : la chronophotographie. C’est notamment grâce à cette technique que les secrets du galop du cheval ont été dévoilés et mis à jour…
Un peu d’histoire : la décomposition du mouvement
La photographie n’en était qu’aux balbutiements. Pourtant dans les années 1880, Etienne-Jules Marey avait déjà fait une bonne analyse des possibilités que la photographie pouvait apporter à un niveau technique : la chronophotographie.
Marey était avant tout un physiologiste, mais surtout un touche-à-tout. Il développa la décomposition du mouvement sur un seul cliché, notamment avec la chronophotographie sur plaque fixe, mais aussi à travers d’autres dispositifs de prises successives.

Il inventa son fusil photographique en 1882, un équipement capable d’enregistrer douze images par seconde sur une même plaque sensible circulaire. Léger et pratique d’utilisation, il permettait de prendre des photos en pleine lumière, contrairement à toutes les techniques dites de « champ obscur », dans le noir ou lumière rouge.

Outre Atlantique, Eadweard Muybridge, né et décédé les mêmes années que Marey (1830-1904), est passionné de photographie stéréoscopique. On lui doit un célèbre panorama de la ville de San Francisco à 360 degrés. Il s’intéresse également à la chronophotographie et rencontre même Marey à Paris en 1881.
Pour l’anecdote, Leland Stanford, riche homme d’affaires et passionné de chevaux, s’intéressa à une question qui faisait débat : un cheval au galop a-t-il, à un moment donné, les quatre sabots en l’air ?
Le défi était grand, car l’observation à l’œil nu ne permettait pas de trancher avec certitude. Stanford fit alors appel à Eadweard Muybridge pour tenter d’apporter une preuve photographique.
Les images montrèrent bien qu’il existe un instant où le cheval n’a plus aucun sabot au sol. Mais surprise : ce n’est pas dans la position “étendue” que les peintres représentaient souvent. Les jambes sont alors plutôt regroupées sous le corps.
Ça sera une grande avancée à la fois pour la compréhension du galop du cheval qui avait jusqu’ici été peint de manière erronée mais également pour les techniques photographiques. Le plus célèbre des tableaux étant le Derby d’Epsom, par Théodore Géricault en 1821.

Nous voyons alors les limites de l’œil humain pour retracer un mouvement. Ni la persistance rétinienne, ni la mémoire n’avait pu jusqu’à lors avoir des certitudes sur la course. Avant l’utilisation de la photographie, Marey avait utilisé un système des plus ingénieux à base de traceur et d’air comprimé pour analyser la marche du cheval.
Ces deux personnages ont été pionniers dans la chronophotographie, en rivalisant d’ingéniosité dans cette discipline et utilisant la photographie à des fins techniques pour décrire la marche et le mouvement des animaux comme des hommes.
Pour tenter de répondre à cette question, Muybridge plaça jusqu’à 24 appareils photo perpendiculairement à la course d’un cheval…



A l’époque, pas de flash. Que de la lumière naturelle. On arrivait à prendre des clichés à 1/800s quand aujourd’hui nos appareils photos vont facilement à des vitesses de 1/8000s.
Pour la décomposition du mouvement, Marey a toujours joué sur le (ou les) obturateur(s) pour faire la décomposition du mouvement. Il n’a pas utilisé la modulation de la lumière pour faire cette décomposition.
Dans son livre « Le mouvement » paru en 1894, il fait pourtant référence à ce phénomène pour la description de la photo d’une bande de bristol courbée en arc de cercle sur une tige tournante. Marey dit: « Sauf quelques discontinuités dues à l’intermittence de l’éclairage, la surface engendrée ressemble à celle d’une sphère solide recevant la lumière …. ».
On trouve déjà là une intuition proche de ce qui m’intéresse dans Motion Sculpture : utiliser le temps, la lumière et le mouvement pour faire apparaître une forme que l’œil ne perçoit pas directement. Il ne développera pas cette méthode de modulation de la lumière.

Plus tard, Gjon Mili, un autre précurseur dans l’utilisation du flash en mode stroboscope développera cette technique dans les années 1940.
Son travail sera moins technique et moins orienté sur la description du mouvement que Marey et Muybridge. Il sera beaucoup plus graphique, avec de fabuleux clichés en noir et blanc.
Techniquement, la méthode sera d’une certaine manière opposée à la chronophotographie de Marey et Muybridge: la décomposition n’est pas faite par une obturation de l’image sur une ou plusieurs plaques sensibles mais par la modulation de la lumière sur un élément photosensible exposé pendant toute la durée de la scène. C’est ce dernier principe qui est utilisé par Motion Sculpture.

Gjon Mili fut aussi célèbre pour ses images de light painting avec Pablo Picasso.
Nu descendant un escalier
Un des liens entre Mili et Muybridge est « le Nu descendant un escalier »


Entre les deux œuvres, Marcel Duchamp a réalisé une peinture Cubiste de cette œuvre, très controversée:

On retrouve cette idée dans les chronophotographies, dans la peinture de Marcel Duchamp, puis dans certaines images réalisées avec la lumière stroboscopique. Le même problème revient sous des formes différentes : comment représenter un corps qui ne reste pas en place ?
Ce sujet montre bien que la question du mouvement n’appartient pas seulement à la technique photographique.
Motion Sculpture s’inscrit dans cette famille d’images qui ne cherchent pas seulement à montrer un corps, mais à faire apparaître le passage du temps dans une forme visible.
- (1): Le mouvement – Etienne-Jules Marey – 1894, réédition 2002
- (2): source wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne-Jules_Marey
- (3): source wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Derby_d’Epsom
- (4): Artist’s impression of Muybridge’s multi-camera arrangement. Illustrated London News 18 July 1931. https://www.prestocentre.org/eadweard-muybridge-horse-motion
- (5): source Wikipedia https://en.wikipedia.org/wiki/Eadweard_Muybridge
- (6): source http://www.artfuldancer.com/lessons/topics/DanceProduction/GjonMili.htm
- (7): source http://www.formerdays.com/2012/05/stroboscopic.html
- (8): source http://genevieveblons.blogspot.fr/2016/03/t-spe-marcel-duchamp-le-nu-descendant.html
